Russky Most

Notre espoir

lundi 11 juin 2012 par Tamara Schakhovskoy

Sans langue de bois, des impressions très personnelles au terme de ce fameux voyage

Nous, les descendants de l’émigration blanche, nous sommes venus sur ce bateau avec nos récits, nos vieilles photos et notre amour pour la Russie, transmis par nos parents et grands-parents dépossédés de tout, sauf de leur âme, de leur dignité et de leur foi. Nous sommes venus avec un immense espoir, celui de voir la Russie accepter de regarder la vérité en face, la vérité sur ce qui s’est réellement passé, la vérité sur ces gens, ces « Blancs » que le régime bolchevique s’est acharné à anéantir, physiquement et moralement, sans pitié, pendant des décennies.
Quand nous venons en Russie, on nous prend au mieux pour des naïfs sentimentaux, parfois pour de vrais crétins qu’on peut aisément embobiner. En tout cas pour des gens qui ont eu la vie facile. Nous ne sommes pas là pour faire un concours de douleur avec vous – nous ne connaissons que trop l’histoire terrible du XXe siècle et les souffrances du peuple russe. Mais j’espère que tout ce que vous avez pu voir et entendre ici vous aura fait comprendre d’où nous venons, quelles histoires tragiques nous portons en nous et de quels sacrifices nous sommes issus. Et plus encore, quelles pertes la Russie s’est infligée à elle-même en se privant de toutes ces forces vives, de toutes ces personnes extraordinaires.

 La destruction du monde russe

Ce que je voudrais surtout souligner, c’est que ces morts et ces victimes ne sont pas juste des morts « blancs ». Ce sont seulement les PREMIERS. La destruction féroce du monde russe a continué, frappant toutes les couches de la société. L’histoire des révolutions est toujours la même : cela commence par des idées généreuses et finit par des massacres – la révolution dévore ses enfants. Alors pourquoi continuer à lui rendre hommage quand on lui doit, au bout de dizaines d’années le quasi anéantissement d’un si vaste et si extraordinaire pays ! On nous a demandé notre avis sur les « réalisations de l’URSS ». Nous les connaissons et les respectons, mais s’il faut fusiller, envoyer au goulag ou faire vivre dans la pauvreté des millions de Russes pour envoyer un homme sur la lune, gagner des médailles ou électrifier le pays – ce qui aurait eu lieu de toute manière – le prix est trop élevé à mon avis.
Dans la Russie d’aujourd’hui, les problèmes sont immenses, les questions sans fin, tout est compliqué, tout est terriblement urgent. Beaucoup de bonnes choses sont tentées, dans de nombreux domaines. Mais la première évidence qui ressort de toutes nos discussions et projections, c’est l’importance primordiale de l’élément spirituel et moral. Sans cela, rien n’aboutira. Dieu merci, l’Eglise orthodoxe russe a tout naturellement repris son rôle de guide et se retrouve en première ligne. Tout ce qui peut l’aider est essentiel. C’est tellement clair que cela se passe de commentaires.
Non moins importante cependant est la recherche – et la diffusion – de la vérité sur notre passé commun. Ce n’est pas un luxe, une manie d’historien. C’est le fondement sur lequel le peuple russe pourra se reconstruire. Sans cela, il continuera à se chercher, sans se trouver. Oui, la Russie a besoin d’économie, de justice, de routes et d’hôpitaux meilleurs, de technologies de pointe et de tout ce qu’on peut imaginer. Mais elle a d’abord besoin de vérité sur ce qui s’est passé.
Non, il n’est pas « trop tôt », comme on nous le dit tout le temps. Au contraire, c’est une véritable urgence. Parmi nous aussi, descendants de l’émigration, bon nombre pensent que c’est « trop tôt », que la Russie n’a pas changé. Pourtant, le temps est vraiment venu. Parce que c’est maintenant, ou jamais. Parce que, sinon, la Russie – à Dieu ne plaise – aura disparu pour de bon, incapable de savoir même comment elle s’appelle, ni pourquoi il lui manque tant de millions d’enfants qui auraient dû grandir sur son sol et contribuer à sa prospérité.

 « En sommes-nous capables ? »

Les sacrifices et les valeurs de l’émigration blanche ont fait de nous des gens libres. Nous savons d’où nous venons et c’est une grande force. C’est cette force que nous souhaitons partager avec le peuple russe, notre peuple à nous aussi, dont nous espérons tant la renaissance, tout comme vous. Nous pouvons pardonner, compatir, avoir avec vous des relations fortes et amicales, mais nous ne pouvons admettre que tout se vaut, que les valeurs des Blancs et des Rouges, c’est la même chose. Que l’homme du mausolée est un héros, que l’ère soviétique doit continuer d’être glorifiée dans les manuels scolaires.
Un dernier mot, inspiré par un murmure amer entendu au tout début de notre voyage : « …oui, mais en sommes-nous capables ? » (de sauver la Russie). S’il n’y a qu’une chose à retenir de notre expédition, c’est qu’on n’a pas le droit de se poser la question. Les nôtres ne se la posaient pas : ni mon oncle bien-aimé, Vladimir Iv. Schakhovskoy, qui reçut la croix de Saint-Georges à l’âge de 16 ans ; ni mon grand-père, Ivan Iv. Thorgevsky, qui revint de France en 1920 pour se mettre au service du Général Wrangel, devenant Secrétaire général de son Conseil des Ministres. Il était sans illusion sur l’issue du combat, mais ses talents administratifs, diplomatiques et linguistiques étaient jugés précieux pour convaincre les Alliés de continuer leur soutien, alors il a repris la route en septembre 1920. Le temps qu’il arrive en Crimée, c’était hélas surtout d’évacuation qu’il fallait s’occuper. Le Général Wrangel le chargea d’accompagner son Chef de gouvernement, Alexandre.Vass. Krivochéine, à Constantinople pour préparer l’arrivée de l’Armée Blanche sur les rives du Bosphore… La nuit du 10 novembre (anc. style), deux jours avant le début de l’évacuation, à bord du croiseur anglais « Centaur », ils quittèrent Sébastopol. Jamais il n’oublia cette « terrible nuit d’insomnie ».
… « En sommes-nous capables ? »… Le commandant du minuscule vaisseau Kitoboy ne se le demandait pas non plus, quand il choisit le risque d’affronter seul toute la marine anglaise, massée dans le port de Copenhague et lui intimant l’ordre de baisser pavillon… Que sa fière réponse aux Anglais – « Préparez-vous au combat ! Nous ne baisserons pas pavillon ! » - nous serve d’exemple à tous.

Le programme du voyage de 2010 était si dense qu’il ne m’a pas été possible d’intervenir et je l’ai beaucoup regretté tant mes impressions ont été fortes. Voici donc le texte que j’ai écrit par la suite. Je remercie la Fondation Saint André le Premier Appelé, qui a aimablement publié la version russe de ce texte, début 2011, dans sa revue Вестник (Le Messager) sous le titre « Способны-ли мы ? ».