Russky Most

Émigration russe en Afrique : histoire de deux familles

Conférence de Vera Albertini (juillet 2010)
lundi 27 août 2012

Mesdames, messieurs
Je vais vous parler de l’émigration russe en Afrique, à travers l’histoire de deux familles, la mienne qui s’était installée en Afrique du Nord, plus précisément en Algérie, et celle de mon beau-frère, Piotr Alexandrovitch Naryshkine, installée en Afrique anglophone, d’abord dans l’ancienne Rhodésie devenue Zimbabwe en 1980, puis en Afrique du Sud.
Je précise que je n’ai trouvé aucune étude officielle sur cette émigration, je me base sur des recoupements de renseignements, des souvenirs, des témoignages. Les rares informations que j’ai trouvées sur Internet sont quelquefois en contradiction avec ce que j’ai vécu.
Commençons par Alger. Mon grand-père, Nicolas Alexandrovitch Kritch s’y est installé en 1938 avec sa femme et sa fille, ma mère Svetlana Nicolaievna.
Il est arrivé à Bizerte en 1920, comme officier à l’État Major de l’amiral Kedroff. Ne pouvant pas rentrer en Russie puisqu’il avait été condamné à mort, il a rapidement demandé la nationalité française et a repris ses études pour devenir ingénieur naval.
Après avoir travaillé à l’arsenal de Ferryville (l’actuel Menzel Bourguiba) il a été muté au service des constructions navales d’Alger et a contribué entre autres à la préparation du débarquement allié en Provence en août 1944.
C’est un des traits de la colonie russe d’Algérie : les émigrés n’y sont pas venus par hasard, comme émigrés poussés par le vent de l’histoire mais s’y sont installés pour des raisons professionnelles ; géologues, ingénieurs, astronome à l’Observatoire d’Alger, médecin par exemple. En général ces familles étaient assez aisées et je n’ai pas souvenir de difficultés financières aussi importantes que celles que pouvaient connaître les Russes de France.
La colonie russe d’Alger était petite : à peu près 150 personnes à Alger, entre 300 à 500 pour l’Algérie toute entière, et très peu d’enfants (nous étions à peine une dizaine à Alger). Cette petite colonie n’avait donc pas de structures comme à Paris ; nous n’avions ni mouvement de jeunesse, ni école, ni maison de retraite, ni cimetière russes.
À Alger nous vivions au milieu des français ; mes sœurs et moi allions dans une école religieuse catholique, mon frère dans un lycée français ; nous étions scouts et guides de France dans des mouvements de jeunesse catholique. Cette vie entre deux cultures ( entre deux chaises comme on dit en français) pouvait provoquer des situations inattendues ; par exemple mes sœurs et moi, qui étions orthodoxes, avions été acceptées dans une école catholique à condition de suivre les cours d’instruction religieuse pendant lesquels nous apprenions que les orthodoxes étaient des schismatiques qui risquaient d’aller brûler en enfer ; ma grand-mère de son côté nous expliquait que la conversion au catholicisme faisait courir les mêmes risques ; nous avons donc penser trouver une issue en apprenant très bien le Zakon Bogii pour satisfaire ma grand mère et en remportant chaque année le premier prix d’instruction religieuse pour satisfaire les catholiques.
Le cœur de la colonie était l’église de la Sainte Trinité, une église permanente dont je n’ai pas trouvé la date de fondation ; mais elle existait en 1941 puisque mes parents y ont été mariés.
Еlle était installée dans un quartier résidentiel de la ville européenne, dans un rez de chaussée d’immeuble.
Elle était rattachée au Synode des églises russes hors des frontières et son prêtre était Basile Choustine (qui a participé à la première guerre mondiale et a été ordonné prêtre en 1931 ; il était aussi le fils spirituel de Saint Jean de Cronstadt).
C’était aussi un lieu de rencontre entre la colonie d’Alger et les jeunes russes venant de Paris faire leur service militaire ou combattre pendant la guerre d’Algérie
Je vais maintenant donner quelques exemples de notre vie quotidienne « à la russe ».
Nous parlions russe à la maison car nous avions appris le russe dès la plus tendre enfance ; c’était un peu difficile d’ailleurs pour mon père qui était français.
Ma grand-mère avait organisé une école russe ; tous les jeudis après midi, nous apprenions à lire, à écrire ; elle faisait venir les livres de Paris ; nous avions des cours de Littérature , d’Éducation religieuse. Nous étions 5 ou 6, mes frères et sœurs mais aussi un ou deux autres enfants russes. Nous connaissions aussi bien Baba Iaga,et Koniok Gorbouniok, que Blanche Neige et les sept nains.
Chaque année la colonie organisait une kermesse dont la préparation nécessitait plusieurs mois. Les enfants jouaient des saynètes tirées de Krylov, mais aussi des Contes de Perrault ; les dames russes préparaient le buffet avec vodka, pirojki et autres plats russes.
À Pâques, les uns et les autres se rendaient visite pour goûter les différentes paskhas .
Les plats russes cohabitaient avec le couscous et la paella très populaire en Algérie à cause d’une importante colonie espagnole.
Et puis, à mon avis nous avons aussi conservé notre caractère russe parce que nous avions en général une image positive (le fameux charme slave, l’exotisme..) et nous avons colonisé les autres.
Quelques exemples :
notre pâtissier, un Suisse, faisait le koulitch pour toute la colonie avec la recette que ma grand-mère lui avait donné, à condition qu’il ne le fasse que pendant la période de Pâques. Il a tenu parole et il a eu du mérite car nos amis français en redemandaient..
notre voisin le pharmacien, qui jouait tous les samedis au bridge avec ma famille, fournissait (illégalement je crois) l’alcool avec lequel mon grand-père fabriquait la vodka ; son fils qui habite maintenant dans le sud de la France continue la tradition...
L’un des endroits les plus chics d’Alger était l’Ours Blanc, un cabaret russe fondé par des amis russes.
Et puis chaque été, nous allions nous « russifier » pendant nos vacances à la villa Ribeaupierre. Cette villa se trouvait à Glion sur Montreux, en Suisse ; elle appartenait à des émigrés russes, Catherine et Constantin Cantacuzène, l’oncle et la tante d’Alexandre Naryshkine dont je vais parler dans la deuxième moitié de mon exposé.
En 1920, les Cantacuzène avaient transformé leur maison en une pension de famille qu’ils ont tenue près de cinquante ans. Mais c’était bien plus qu’un hôtel ; c’était en plein cœur de la Suisse une sorte de petite Russie, où venaient des émigrés et des descendants d’émigrés ; de France, d’Allemagne, de Belgique, des États Unis, de Finlande ; j’ai rencontré aussi des émigrés russes venant d’Égypte. Pour tous ceux qui l’ont connu et en particulier pour ma famille et moi, Ribeaupierre a eu un rôle très important dans la transmission de l’histoire, de la culture, de l’esprit russe.
Voilà notre vie jusqu’au moment de l’indépendance de l’Algérie ; comme un million de Français, presque toute la colonie est partie, la plupart du temps en France. L’église a été fermée, je crois qu’elle a été rétablie en 1987. Les conditions de ce deuxième exode ont été heureusement beaucoup moins dramatiques... Nous n’étions pas des apatrides...

Je vais présenter maintenant l’histoire d’une autre famille russe émigrée en Afrique du Sud, celle d’Alexandre Naryshkine le beau père de ma sœur Ludmilla qui a épousé son fils Piotr, il y a 40 ans de cela.
Pour cet exposé, j’ai utilisé des documents fournis par mon beau-frère, en particulier la correspondance privée de son père avec des correspondants russes, historiens et généalogistes.
Alexandre Naryshkine a émigré en 1919, à l’âge de 5 ans, avec sa sœur Hélène et sa grand mère maternelle, Nadejda Andreevna Tchitcherine, née Eristov.
Il quitte Odessa avec l’armée de Wrangel.
Ses parents sont morts un an plus tôt ; son père a été tué en 1918 sur le front d’Autriche pendant la première guerre mondiale, et sa mère est morte quelques mois plus tard.
Les émigrés séjournent d’abord en Turquie ; les enfants vont dans une école russe organisée par les anglais à Büyük-Déré, résidence estivale de l’ambassade russe, sur la rive européenne du Bosphore.
Ils vivent ensuite à Chypre dans un camp anglais pour réfugiés russes. Puis ils sont recueillis par leur tante, Catherine Cantacuzène, née Naryshkine et son mari, et s’installent à Ribeaupierre.
La vie d’Alexandre Naryshkine se stabilise alors ; la Suisse est un pays neutre, la région de Montreux est très agréable et très calme ; il va à l’école, au Collège de Montreux jusqu’à l’âge de 15 ans.
Puis grâce à la solidarité des réseaux sociaux de la famille, pendant une dizaine d’années il étudie à l’étranger ; aux États-Unis, pendant 6 ans, dans une école privée du Connecticut où Madame Riddles, épouse d’un ancien ambassadeur en Russie et première femme architecte aux Etats Unis, prend entièrement en charge sa scolarité (une remarque : le cas d’Alexandre Naryshkine n’est pas isolé ; les titres de noblesse jouissaient d’un certain prestige aux États Unis et ailleurs aussi.)
En Belgique il étudie pendant 3 ans les Sciences Politiques et sociales, à l’université de Louvain qui accueille de nombreux jeunes émigrés russes
Mais il ne veut pas rester en Europe ; toujours grâce à un réseau familial international il part en Rhodésie en 1939 pour travailler dans un ranch.
Après avoir combattu 4 ans pendant la Seconde guerre mondiale (il participe à toute la campagne d’Italie et en particulier à la fameuse bataille de Monte Cassino), il s’installe définitivement en Afrique qu’il ne quittera jamais.
Ce qui caractérise cet émigrant est d’abord un grand attachement à l’Afrique où il se sent parfaitement bien.
Je cite un extrait d’une de ses lettres :
« Je n’ai jamais à aucun prix envisagé de retourner en Europe. En Russie nous étions des propriétaires terriens ; en Rhodésie j’ai vécu la vie d’un pomestchik russe ; après l’Europe surpeuplée, les merveilleux espaces d’Afrique... ».
En cela il était comme mon grand père, qui a quitté l’Algérie contre son gré ; mon grand père adorait l’Afrique et singulièrement le Sahara où il a travaillé pendant quelques années.
Ces deux hommes ont peut-être retrouvé sur ce continent une échelle de grandeur dans laquelle ils se sentaient plus à l’aise..
La famille Naryshkine (Alexandre Naryshkine, sa femme et leurs 6 enfants) vivait en Rhodésie dans une grande exploitation agricole ; elle produisait du maïs, du coton, de l’orge, et élevait du bétail
En dépit de quelques difficultés matérielles que l’on peut imaginer et d’une vie un peu différente de celle d’un pomestchik russe (il faut en effet protéger le bétail contre les lions et les léopards), elle vivait bien mais éloignée de 100 miles de la ville la plus proche.
De plus, elle ne connaissait que deux autres émigrés russes en Rhodésie. Conserver l’identité russe était donc beaucoup plus difficile : il n’y avait pas d’église et Alexandre Naryshkine raconte dans une de ses lettres : « J’ai entendu parler par un ami qui vivait à Salisbury (actuelle Hararé, capitale du Zimbabwé) d’un prêtre russe d’Afrique du sud ; cet ami a arrangé le voyage de ce père Siméon qui est venu à la ferme et qui a baptisé cinq de mes enfants. Le père Alexei a baptisé plus tard ma fille aînée Natasha ».
Comme il avait épousé une Allemande, ses enfants ne parlaient pas russe. Mais pour garder le contact avec l’émigration russe, il était abonné à un journal russe publié en Argentine « Nacha strana » et un autre journal « Russian Invalid ».
Il gardait aussi le contact avec sa famille en Suisse et il a envoyé son fils Piotr à Ribeaupierre, dès que ce dernier a terminé ses études et son service militaire.
À Ribeaupierre Piotr a rencontré ma sœur Ludmilla : ils sont mariés maintenant depuis quarante ans. Ils ont vécu longtemps au Zimbabwé puis tous sont partis vers l’Afrique du sud ; ce départ a été « précipité » ; peut-être que le trait commun à ceux qui ont émigré dans ces parties du monde et à leurs descendants est de savoir faire très rapidement une valise...
Les enfants de ma sœur et de mon beau frère s’appellent Catherine et Alexandre ; ils ont été baptisés à Paris, à la cathédrale de la rue Daru entre deux avions...
La vie continue...
Je vous remercie de votre attention