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Les Russes en Australie

S’intégrer ET rester Russes
lundi 3 décembre 2012 par Ereena Somova

Les Russes d’Australie, qui étaient-ils, quand sont-ils arrivés, comment ont-ils vécu ? Cette analyse - présentée par l’auteur lors de la croisière-pèlerinage de 2010 - résume parfaitement des situations très diverses. Et pourtant, que de points communs avec le sort des émigrés russes partout ailleurs dans le monde... R.M.

Alors que nous voguons vers Gallipoli, il est tout naturel que, en tant qu’Australienne d’origine russe, je pense non seulement au cheminement de nos parents et grands-parents vers l’exil, mais aussi aux milliers de jeunes Australiens qui sont enterrés là-bas. Rien ne suscite une émotion plus forte chez les Australiens que d’entendre le mot « Gallipoli ». C’est précisément là que les Australiens ont reçu leur baptême du feu.

 Foi en une juste cause

C’est là que, pour la première fois, la colonie a conquis son indépendance psychologique par rapport à la Grande-Bretagne. Le 25 avril 1915, les soldats australiens ont débarqué à Gallipoli avec pour mission de détruire l’armée turque, afin de garantir la voie maritime vers la Russie. Ce jour-là, ils ont perdu deux mille hommes. Avant que leurs efforts sous commandement anglais n’aboutissent à une impasse, ils ont encore perdu six mille hommes. Leur mission fut un échec, mais ils conquirent le respect des Alliés comme de l’ennemi. Jusqu’à ce jour, pour les Australiens, le mot « Gallipoli » est synonyme de gloire désintéressée, de foi en une juste cause, de vaillance, d’esprit d’initiative, d’ingéniosité, de fidélité envers ses compagnons d’armes et d’endurance qui refuse la défaite. Ces soldats australiens - et néo-zélandais - sont désormais connus sous le nom d’ANZACS.

Qui sont ces héros ? L’Australie a toujours été une terre d’immigration. Il est donc tout à fait compréhensible que nous rencontrions des noms étrangers parmi une majorité de noms d’origine anglo-saxonne et celtique. Mais vous serez peut-être surpris d’apprendre que plus de cent cinquante Australiens ayant combattu à Gallipoli étaient nés en Russie. Effectivement, le nombre de Russes engagés volontaires dans le 1er Corps Impérial Australien avoisinait le millier. Représentant les vingt-sept pour cent de Russes installés en Australie, ils constituaient le plus important groupe d’immigrants au sein de cette force militaire. D’ailleurs, en 1920, on pouvait encore voir les restes de ces soldats alliés non enterrés sur le champ de bataille de Gallipoli et, malheureusement, seul un très petit nombre d’Australiens se souvient aujourd’hui que ce sont des officiers russes blancs qui les ont aidés à enterrer leurs valeureux défunts.

Les Russes qui se retrouvèrent dans le 1er Corps Impérial Australien étaient soit des « dissidents », soit de jeunes hommes venus chercher en Australie aventures et richesse. Personne ne les avait obligés à abandonner leur patrie. Leurs opinions politiques différaient notablement de celles des Russes qui vinrent en Australie entre les années Vingt et Soixante, auxquels je vais consacrer mon exposé. Ils ne partageaient pas le besoin essentiel de ces émigrants-là de conserver et transmettre leur foi ou leur culture à leurs enfants. Mais, tout comme les autres, ils se sont largement acquittés de leur dette envers cette nouvelle patrie qui les avait accueillis, en se sacrifiant pour elle.

 Avec leurs étendards

Entre 1917 et 1922, le gouvernement australien interdit l’entrée sur son territoire aux Russes venant de la Russie révolutionnaire. En 1922, la Grande-Bretagne reconnut le gouvernement soviétique, l’interdiction fut levée et des Russes recommencèrent à arriver en Australie. La plupart venaient d’Extrême-Orient et s’installèrent dans la ville de Brisbane (Etat du Queensland, au nord du pays), à Sydney, plus au sud (Etat de Nouvelle-Galles-du-Sud) et à l’extrême sud de l’Australie, dans la ville de Melbourne (Etat de Victoria). Autrement dit, sur la rive orientale. Près de cinq mille Russes arrivèrent entre 1922 et le début de la Seconde guerre mondiale. Environ la moitié d’entre eux se fixèrent en Australie ; les autres se dispersèrent dans d’autres pays.

Ces vagues d’ « immigrants blancs » ou plutôt d’exilés, pour employer un terme plus précis, comprenaient d’anciens combattants de l’Armée des Volontaires, de l’Armée de l’Amiral Koltchak, des Cosaques et des civils aux origines sociales très diverses. En 1923, un groupe de plus de soixante hommes de l’Armée des Cosaques de l’Oural commandés par l’Ataman Tolstoff arrivèrent à Brisbane avec les étendards de leur régiment. Ils avaient été chassés de Mandchourie par l’Armée rouge et émigrèrent de là-bas vers l’Australie, où ils s’installèrent dans cet Etat septentrional. Ayant reçu des échos positifs sur leur nouvelle vie, d’autres Cosaques suivirent leur exemple – cosaques d’Orenbourg et de Transbaïkalie, ainsi que des restes du régiment Ijevsky.

La vie dans un autre pays, une contrée si lointaine, était dure pour les nouveaux arrivants. Au début, un grand nombre d’entre eux durent accepter n’importe quel travail pénible – planter des arbres, cueillir le coton et récolter la canne à sucre. Médecins, ingénieurs et même des membres du clergé acceptaient les tâches les plus rudes. Le Père Valentin Antoneff, l’un des fondateurs de la première église orthodoxe russe en Australie, avait quarante-sept ans quand il arriva à Brisbane en 1923. Il était entré dans l’armée en 1899. Lors de la Première guerre mondiale, il était l’aumônier du premier régiment d’infanterie de Sibérie, fut deux fois blessé et trois fois décoré, dont une fois par l’Empereur lui-même. Au début de la guerre civile, il s’engagea dans l’Armée des Volontaires et fut nommé doyen du corps commandé par le général Verjbitsky. Pendant les premières années qu’il passa en Australie, il travailla à la construction des chemins de fer, comme tailleur de pierre dans une carrière et comme employé à la chaufferie à bord d’un navire. Anticommuniste convaincu, à l’âge de 65 ans, le Père Valentin fut enfermé par les autorités australiennes dans un camp, avec d’autres habitants d’origine étrangère, au moment de la Deuxième guerre mondiale, pour avoir critiqué Staline (qui était déjà à l’époque un allié de la Grande-Bretagne). Mon arrière-grand-père fut emprisonné avec le Père Valentin, bien que son fils combatte dans l’armée australienne comme engagé volontaire.

 N’importe où, pour n’importe quel travail

A la fin de la Seconde guerre mondiale, de nouveaux Russes arrivèrent en Australie. Pour l’essentiel, il s’agissait de ressortissants d’Union soviétique qui s’étaient retrouvés en Allemagne au moment de la guerre (ceux que l’on appelle « personnes déplacées ») et de « Russes blancs » ayant dû fuir la Russie après 1917 et de leurs descendants, vivant en Europe ou en Chine. Le nombre de ces immigrants-réfugiés était d’environ huit mille. Ils avaient tous signé un contrat avec le gouvernement australien. Aux termes de ce contrat, les autorités pouvaient les envoyer n’importe où, pour n’importe quel travail, pendant une période de deux ans.

Depuis le milieu des Années Cinquante et jusqu’à la Révolution culturelle, plus de cinq mille émigrants russes arrivèrent de Chine, venant surtout de Mandchourie et de Harbin. Ils devaient payer eux-mêmes leur voyage jusqu’à Hong-Kong, la suite du trajet étant financée par le Conseil mondial des Eglises, à qui il fallait ensuite rembourser sa dette après l’arrivée en Australie. Il faut souligner la solidarité des Russes : une fois parvenus en Australie, ils trouvaient des donateurs pour venir en aide à leur parenté, à leurs amis et à des Russes inconnus. Les organisations religieuses et sociales russes ont joué un grand rôle, en particulier le Comité diocésain des réfugiés créé par l’Archevêque Savva. A propos, rappelons que Monseigneur Savva, qui n’était pas encore dans les ordres à l’époque, fut évacué de Novorossiisk en mars 1920 avec une partie de l’Armée des Volontaires, d’abord sur l’île de Lemnos, puis à Constantinople.

L’Eglise orthodoxe a toujours été l’épine dorsale de la communauté russe à l’étranger, le centre autour duquel se regroupaient les réfugiés. Cela commençait toujours par l’édification d’une église. Il arrivait que, pour la construction, les gens se réunissent en famille pendant leur temps libre. Ils déblayaient le terrain, transportaient les briques et posaient les fondations en attendant que l’on ait pu recueillir des fonds suffisants pour payer des ouvriers. Ils consacraient à l’église les oboles minuscules qu’ils parvenaient à prélever sur un salaire de misère. Beaucoup apportaient les objets de culte et les icônes qu’ils avaient pu sauver lors de la destruction des églises par les communistes en Chine. Au jour d’aujourd’hui, on compte quarante paroisses et communautés orthodoxes russes en Australie. Le diocèse d’Australie-Nouvelle-Zélande est dirigé par le métropolite Hilarion, Premier Hiérarque de l’Eglise orthodoxe russe hors frontières.

 Le jour de l’Intransigeance

Au voisinage des églises surgissaient des écoles paroissiales, où les enfants se rendaient le samedi. On y rassemblait des livres pour les bibliothèques, puis on y ajouta des salles dans lesquelles on donnait des conférences et des cours, ainsi que des concerts. Des clubs se formèrent, qui rassemblaient les Russes pour toutes sortes de manifestations. On célébrait le Jour de l’Intransigeance (День Непримиримости : journée pendant laquelle les émigrés réaffirmaient leur refus du bolchevisme) en novembre, le Jour de la Culture russe, le Jour de l’Enfant russe.

Des dirigeants scouts émigrés commencèrent à réunir les enfants dans les organisations scoutes NORS (Organisation nationale des Scouts russes) et ORIOUR (Organisation russe des jeunes éclaireurs), d’abord dans des camps de vacances provisoires. On vit apparaître des organisations de jeunesse, par exemple le Cercle de la Jeunesse de Saint-Vladimir, dont le chœur donna pendant dix ans des concerts de musique et de danse russes dans de nombreuses villes d’Australie. Parmi les membres de ce cercle, cinq devinrent prêtres (parmi eux, mon père), plusieurs autres, diacres, et il fut également à l’origine de nombreux mariages orthodoxes dont les enfants continuent d’animer la vie sociale et religieuse. Par la suite fut fondée la section australienne de l’organisation nationale des Vitiaz.

Pendant toutes ces années, de nombreuses associations littéraires, artistiques et historiques furent créées en Australie. On a publié de nombreux journaux, comme « Australiada- chronique russe », qui s’efforce de conserver l’histoire des Russes en Australie. L’hebdomadaire « Единение » paraît depuis plus de cinquante ans. Poètes et écrivains publient à leur compte des recueils de leurs œuvres.

Très rapidement, il fut nécessaire de venir en aide aux personnes âgées et aux malades. Dans toutes les villes les plus importantes, on fonda des maisons de retraite et des hôpitaux pour les malades chroniques, pour que les personnes âgées puissent passer la fin de leur vie dans un cadre russe, entourées de chaleur et d’attention. En 1957, l’Association russe de bienfaisance Saint-Serge-de-Radonège fut créée à Sydney – elle existe encore de nos jours. C’est la plus grande organisation russe de ce type. Il n’y a pas longtemps, elle a été distinguée par le Parlement de l’Etat de Nouvelle-Galles-du-Sud comme l’une des meilleures existant à Sydney.

 La Russie est partout

Les immigrants de ces années-là s’intégraient à la vie de leur nouvelle patrie et participaient à celle de la société. Leurs enfants ont étudié dans les écoles et les universités australiennes. Ils se sont distingués dans différents domaines scientifiques et industriels et ont contribué à la transformation de la lointaine Australie arriérée en un pays d’avant-garde. Dans la rue, ils ne se distinguaient pas de la foule et respectaient les habitudes de la population australienne. Mais à la maison, ils restaient Russes et gardaient pieusement les habitudes et les coutumes de leurs parents et aïeux. Aujourd’hui, les représentants de la quatrième et de la cinquième génération d’origine russe parlent souvent cette langue avec un accent étranger et des fautes de grammaire. Mais ils conservent fidèlement les traditions russes qui enrichissent leur vie.

« Naître russe, ce n’est pas assez. Il faut l’être, il faut le devenir ! » (1). Pour le réfugié-exilé russe, en complément à ces mots du poète, il fallait encore savoir rester russe. Nous, les Russes d’Australie, pouvons dire fièrement que nous avons atteint ce but et que nous persévérons. Nos parents et grands-parents, partis pour l’inconnu, espéraient revenir rapidement dans leur patrie. Cela ne leur a pas été possible et la destinée les a dispersés aux quatre coins de la terre. Mais ils n’ont pas perdu la Russie parce que « la Russie est partout où il se trouve ne serait-ce qu’une âme qui confesse avec foi et amour sa russité » (2).

Méditerranée, 16 juillet 2010

1) Igor Severianine (1887-1941)
2) Ivan Alexandrovitch Iline (1883-1954)