Russky Most

Un pionnier de l’industrie pétrolière :

Alexandre ANDRÉ, 1845 – 1918
mardi 8 mai 2018 par Vera Albertini

En 2017 a été commémorée la visite de Pierre le Grand en France, qui a permis d’établir durablement entre les deux pays, des relations diplomatiques, culturelles et artistiques, et ultérieurement, des relations financières, industrielles et commerciales. Il nous a donc paru intéressant de présenter l’aventure d’un homme d’affaires français, Alexandre ANDRÉ, parti en Russie, plus exactement à Bakou, et pionnier d’une véritable révolution dans le domaine de l’industrie pétrolière.

Vera Albertini en collaboration avec Marianne Rampelberg et Alexandre André, son arrière-petit-fils


Né à Yssingeaux en Haute Loire, le 18 janvier 1845, Alexandre ANDRÉ n’a que trois ans, lorsque son père, qui tient, dans cette ville, une usine de fabrication de rubans et de dentelles, et s’adonne à de petites opérations de banque, se trouve complètement ruiné par la crise financière due à la révolution de 1848.
Sans aucun soutien familial et après un inutile voyage en Californie, ce dernier doit se contenter d’emplois modestes, de telle sorte qu’Alexandre André est obligé d’abandonner ses études à l’âge de 15 ans, et de s’engager comme placier chez un de ses oncles maternels.

Des débuts prometteurs : l’aventure égyptienne
En voiture à cheval, il sillonne les routes de sa province, allant de village en village, pour proposer ses échantillons aux boutiquiers locaux. Au cours de ces longs trajets, il a l’occasion de réfléchir sur la nécessité de « vendre » et de s’attacher une clientèle pour offrir une gamme de marchandises d’un rapport plus élevé.
Les premiers travaux de percement du canal de Suez lui donnent alors l’idée de partir pour Alexandrie, avec l’intuition que cet énorme chantier va générer en Égypte une forte demande de produits français, et que ce sera, peut-être, pour lui, l’occasion de sortir d’une médiocrité à laquelle il ne peut se résigner.
Il n’a pas encore 18 ans lorsqu’il réussit à obtenir la confiance d’entreprises sérieuses, qui lui confient la vente de leurs produits, comme les vins de la Maison de Luze, mais également des armes de chasse et des produits d’assurances. Il est désormais à la tête d’une véritable maison de commission pour tout ce qui peut s’importer et se vendre.
Et quatorze ans plus tard, il a amassé une petite fortune qui lui permet de faire vivre sa famille restée à Marseille, notamment son père, qui sert de correspondant pour les expéditions vers l’Egypte.
Mais ce premier succès ne satisfait pas ses ambitions et il comprend qu’il ne pourra jamais développer ses activités sur le sol égyptien.

Cap sur la Russie
Sur ces entrefaites, quelqu’un parle devant lui d’huiles minérales de graissage, que l’on commençait à produire en Russie, et, guidé encore par une intuition qui a joué un grand rôle dans sa vie, Alexandre pense que l’introduction de produits nouveaux, à fort potentiel de consommation, pourrait bien constituer l’opportunité qu’il attend.
Mais, toujours soucieux de fonder ses projets sur des données objectives, il envoie un ingénieur, Julien Robert, en Russie, pour se documenter et rapporter des échantillons. Le rapport encourageant de ce dernier le décide à liquider ses affaires en Égypte et à rentrer en France, où, moins d’un an après, il a constitué une société, sous la raison sociale A. ANDRÉ Fils, et obtenu la représentation de la Société RAGOSINE, l’une des premières à produire et à commercialiser des huiles minérales de graissage en provenance de Russie.
Rémunérée par des commissions et le remboursement de tous les frais commerciaux, sa société se développe rapidement et d’une façon assez brillante, ce qui lui permet de se marier en 1881 et de fonder une famille.
Son épouse, Caroline Robert de Massy, choisie par ses parents, donne naissance un an plus tard à un premier fils, Jacques, et les commentaires qu’elle fait, lors de certaines réunions de famille, montrent assez son tempérament : « Je suis sortie de mon couvent à 10 heures, je me suis mariée civilement à 11 heures, à l’Église à Midi, et aux environs de Minuit j’étais déjà enceinte ! Quelle journée ! » conclut-elle...

Mauvaise passe
Hélas ! Cette même année, la Maison RAGOSINE fait faillite à la suite d’une mauvaise gestion. Les importations arrêtées, les commissions bloquées et les frais commerciaux non couverts, à quoi s’ajoutent des échéances d’emprunts, font trembler dangereusement les finances de la Société.
Mais Alexandre ANDRÉ a pu se rendre compte de la valeur de l’entreprise qu’il venait de créer, et de la supériorité que représentaient les huiles minérales de graissage, brûlant aux environs de 900°, par rapport aux huiles végétales qui brûlent aux environs de 100°.
En vérifiant cette supériorité et surtout ses conséquences, il se serait écrié : « Si c’est vrai, ce sera une révolution et j’en serai ! ». Sans doute a-t-il deviné que les machines allaient pouvoir tourner beaucoup plus vite, avec une usure moindre...
Il a dû aussi se souvenir des colères que lui racontait son Père ; colères qui s’emparaient de ce dernier, lorsque, dans l’usine de rubans et de dentelles d’Yssingeaux, se produisaient, à la suite d’échauffements métal sur métal, pannes ou ruptures de pièces sur les métiers à tisser... des échauffements dus à une mauvaise lubrification des pièces en mouvement.

Départ pour la Russie
Son problème est maintenant de trouver une source d’approvisionnement sûre et régulière, et de placer son entreprise sur une base qui lui en assurerait entièrement le contrôle.
Il fait front avec sang-froid et part en Russie. Dans le train qui l’emmène de Paris à Saint-Pétersbourg, il rencontre un certain M. de La Hante, qui est en relation avec la Société Nobel, le plus gros producteur de pétrole au Caucase. Ce dernier lui propose de lui présenter Emmanuel Nobel, qui le reçoit dès le lendemain, le garde plus de deux heures dans son bureau, avant de l’introduire ensuite dans la salle du Conseil où l’attendent tous les administrateurs : « Je vous présente, leur dit-il notre représentant général pour l’Europe ! ».
Il n’a pas fallu longtemps à ces deux hommes pour se comprendre ; leur amitié durera jusqu’à la mort d’Emmanuel et se prolongera même après, avec ses trois fils, Jacques, Robert et Serge.
Alexandre ANDRÉ rompt tous ses liens avec la Société Ragosine et négocie avec la Société NOBEL, la concession exclusive de la vente de ses huiles en dehors de la Russie. Il devient ainsi propriétaire d’une concession pétrolière pour le monde entier, excepté la Russie que les quatre frères Nobel entendaient conserver !

Extension de la Société
La concession exclusive obtenue n’est pas limitée à la France mais couvre tout le marché mondial, à l’exclusion de la Russie et donne, dès l’origine, à son entreprise une dimension internationale qui ne devait cesser de s’affirmer par la suite. D’agent à la commission, il devient ainsi négociant avec tous les avantages de l’indépendance, mais également des charges financières très lourdes et des problèmes de logistique importants.
En effet, le pétrole brut était exporté depuis le Caucase jusqu’à Moscou

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essentiellement par la Volga ; à Moscou, il était raffiné et expédié aux différents ports de la Baltique par le rail. La navigation étant interrompue en hiver, il fallait donc constituer des stocks importants dans les ports d’exportation, mais également dans des entrepôts de réception. Alexandre ANDRÉ est donc contraint d’acheter de grandes quantités de tonneaux, provenant des régions viticoles de Bordeaux ou d’ailleurs, que l’on pouvait faire rouler facilement sur le sol. Ils constitueront longtemps le seul moyen de recueillir et de transporter ce pétrole, comme le montrent des photos d’archives. Les tonneaux sont entassés dans les dépôts avant d’être chargés dans les premiers wagons citernes, remplissant les cales de navires et même élevés en pyramide sur le pont et sanglés par des élingues pour assurer leur stabilité.

Le succès des huiles minérales russes
Elles sont adoptées dès 1878 par plusieurs compagnies françaises de Chemins de Fer et trois ans plus tard, en 1881, par les Chemins de Fer belges. Par la suite, toutes les autres Compagnies ferroviaires suivent et, en 1895, une note de service d’une d’entre elles précise : « Nous ne connaissons pas, dans l’histoire des chemins de fer, de mesure ayant permis de réaliser des économies relatives aussi importantes, tout en donnant de meilleurs résultats techniques ».
La Marine elle aussi, dès 1880, les substitue progressivement à l’huile d’olive. Et toute l’industrie, après des premiers essais concluants à la raffinerie de sucre Say, abandonne l’huile de colza pour les huiles minérales.

Naissance des premiers « tankers »
En 1883, une liaison ferroviaire, dite « transcaucasienne », entre Bakou et Batoum, un port de la Mer Noire, est inaugurée, et les huiles sont désormais raffinées à Bakou puis acheminées par fer jusqu’à Batoum (l’actuelle Batumi). Le canal de Suez, quant à lui, a déjà quatorze ans d’existence puisqu’il avait été ouvert en 1869.
Alexandre André réalise les avantages économiques qu’il peut en tirer, avec des transports par mer en direction de l’Europe par la voie du Sud et par vapeurs citernes. Il fait construire alors le premier tanker, le « Titan », un transporteur de 1.400 tonnes, qui effectue son premier voyage en 1887, et qui est l’ancêtre de tous les pétroliers.
Cette innovation donne à son entreprise, son caractère propre et original, basé sur le transport et le stockage en vrac, ce que personne n’avait encore jamais réalisé pour aucun dérivé du pétrole.
Sans doute n’imaginait-il pas qu’une course au gigantisme allait suivre progressivement au siècle suivant, avec des tankers de 100.000, 150.000, 250.000 et même 500.000 tonnes !
Des entrepôts équipés de réservoirs s’édifient rapidement sur l’ensemble du continent européen : à Dunkerque, Port-Saint-Louis-du-Rhône mais également à Anvers, Hambourg, Liverpool, Trieste, Gènes... témoignant de la dimension internationale de la Maison ANDRÉ.

Dans la cour des grands : consécration internationale....
Peu de temps après la création de la Maison ANDRÉ, la compagnie GOOD, d’Anvers, avait suivi un développement parallèle, en liaison avec le producteur russe SCHIBAIEFF.
Très rapidement des contacts avaient été pris et les deux partenaires poursuivirent un double but : canaliser la plus grosse partie de la production russe et s’associer avec les organisations en aval, pour la distribution sur les marchés.
Avec leur monopole des huiles NOBEL et SCHIBAIEFF, ils s’adjoignirent en 1894 la production d’une société des ROTHSCHILD, puis en 1896, ils signèrent un contrat avec le milliardaire Alexandre MANTACHEFF représenté par un autre milliardaire du pétrole, Calouste GULBENKIAN, avant d’en signer un autre avec Stepan LIANOSOFF, que certains appelaient le Rockfeller russe....
À la suite de pourparlers, on aboutit en 1900, à une fusion de toutes les Sociétés de vente, sous le contrôle des producteurs, sous le nom de Société d’Armement, d’Industrie et de Commerce (S.A.I.C.), qui, en 1914, contrôle pratiquement 95% des exportations en provenance de Russie.

Fin de l’aventure russe
Deux raisons mettent un point final à l’épopée russe d’Alexandre ANDRÉ.
La première est la concurrence croissante des huiles américaines ; en effet le coût du transport des gisements du Texas à Port-Arthur, sur le golfe du Mexique, ne dépasse pas 3 kopecks par pound, alors que celui en provenance de Bakou-Batoum, s’élève de 12 à 19 kopecks... En 1905, Alexandre ANDRÉ avait déjà alerté le Ministre des Finances à Saint-Pétersbourg, Son Excellence TIMIRIAZOV, et demandé une réduction de 10 kopecks de ses coûts. Réduction qu’il obtient seulement plus d’un an plus tard...
La deuxième, est le changement de régime en Russie. Après la guerre de 14-18, les importations en provenance de Russie manquent du fait de la Révolution. Elles sont reprises un moment par les Soviets, mais tout le contrôle échappe désormais à la S.A.I.C.
Alexandre André se tourne alors vers les États-Unis qui, à partir des champs du Texas, produisent des huiles minérales d’égale qualité.
Mais ceci est une autre histoire...


ANNEXES

1/ FAMILLE NOBEL

Immanuel NOBEL
Arrive à SPB en 1837
Il a quatre fils  :

Robert 1829-1896
Travaille pour Ludwig qui le charge d’aller dans le Caucase.
Est à Bakou à 44 ans. En 1879 cède ses parts dans Branobel. Meurt en Suède.
Ludwig 1831-1888
Crée sa propre société d’armement et d’acier.
Fait du placement pétrolier de Robert, l’une des affaires les plus rentables de la famille. Construit son premier tanker en 1878. Meurt à Cannes.
Emmanuel, son fils aîné, reprend et gère les affaires familiales en Russie.
En novembre 1917, il quitte SPB pour Paris, clandestinement .
C’est l’interlocuteur d’Alexandre André.

Alfred 1833-1896
Père de la dynamite...et du prix Nobel... Aide Ludwig à gérer les investissements en Russie. Meurt à San Remo.
Emil-Oscar 1843-1864
Meurt à 21 ans à la suite d’une explosion survenue dans son laboratoire.

2/LES NAVIRES DE LA SOCIÉTÉ ANDRÉ

Le premier navire, le TITAN, de 1400 tonnes, transporta les premières cargaisons de pétrole brut jusqu’à Port-Saint-Louis-du-Rhône, la première usine de raffinage des huiles de graissage sur le sol français.
Vint ensuite le CAROLINE ROBERT DE MASSY, portant le nom de son épouse, lancé en Angleterre un vendredi 13, et coulé dans la Manche par abordage le 3 janvier 1891, lors de son premier voyage !
L’EMMANUEL NOBEL, lancé en 1912, fut le premier tanker équipé de moteurs diesel. Il réussit à passer tous feux éteints au milieu des embuscades ennemies, pendant la 1ère guerre mondiale.
L’ALEXANDRE ANDRÉ fit partie, pendant la 2ème guerre mondiale, des convois pièges. Il sut se défendre contre les sous-marins allemands mais, ayant subi de sérieuses avaries, il fut réparé au Cap, en Afrique du Sud, et reprit son service avant 1944, pour ensuite rentrer triomphalement au port d’Anvers.
Et bien d’autres, dont les noms témoignaient du lien étroit entre la société ANDRÉ et l’empire russe : ASOV, KASBEK, ELBROUZ, TIFLIS, DAGHESTAN...

3/ TRANSCRIPTION DE LA DÉPÊCHE NOBEL

Branobel Paris PETERSBOURG 580 135 26 17
Alexandre ANDRE

Centre PETERSBOURG ai trouvé votre bonne dépêche occasion vingt-cinquième anniversaire du premier chargement parti de Batoum ce fait commémoratif qui était dû exclusivement à votre initiative et votre persévérance personnelle a formé base, pour prospérité de votre grande entreprise d’aujourd’hui et vous fait occuper situation dominante sur le marché je tiens premier lieu vous remercier cordialement pour bon accord qui existe entre nous personnellement ainsi que dans nos relations affaires pendant ce quart siècle et espère que mêmes conditions amicales continueront toujours émets voeux sincères que pendant encore longues années vous puissiez voir votre grande oeuvre prospérer stop en vous transmettant meilleures félicitations de mes collègues et en vous priant transmettre votre famille expression de mon amitié vous prie de croire à sentiments sincère reconnaissance de votre dévoué : Emanuel Nobel

4/ DÉCORATIONS OBTENUES

En Russie, Alexandre ANDRÉ reçut des mains du Tsar Nicolas II en personne, une décoration des plus prestigieuses, la croix de Sainte-Anne, un ordre créé en 1735 par le duc régnant de Holstein-Gottorp, en souvenir de son épouse Anna Petrovna, fille de Pierre le Grand, puis incorporé aux ordres russes en 1796, sous le règne de Paul Ier, son petit-fils.
Elle était alors décernée en récompense de mérites personnels, civils comme militaires, et remise par l’Empereur de toutes les Russies, comme marque de distinction toute particulière. À partir de 1829, certains de ces insignes furent enrichis de diamants et réservés aux étrangers, des diplomates et des officiers principalement.
Il fut également décoré de l’ordre de Saint-Stanislas, un ordre honorifique polonais puis russe, créé en 1765 par Stanislas, Roi de Pologne et de Lituanie et disparu avec la chute du Tsar Nicolas II de Russie.
En Belgique, il reçut la croix de Chevalier de l’ordre de Léopold, l’ordre militaire et civil le plus important de Belgique. Établie en 1832, sous l’impulsion du comte de Mérode, alors ministre d’État, cette décoration est attribuée pour mérites exceptionnels.
En France, par contre, une médaille d’or obtenue à l’Exposition de 1878, fut la seule récompense décernée par le gouvernement français. Alexandre André refusa en effet toujours de solliciter la Légion d’Honneur. Un jour, on la lui offrit moyennant finances... Il se contenta de prévenir la police... Un Tsar et un Roi l’avaient honoré mais pas la République !

5/ LÉGENDES DES PHOTOS

Portrait d’Alexandre ANDRÉ
Transport de mazout à Moscou
Vue générale du port de Bakou
Distillerie de pétrole à l’époque de la visite de leurs Majestés Impériales

6/ SOURCES :

Alexandre ANDRÉ raconté par ses fils.
Archives de l’Automobile Club de France
Archives d’ESSO S.A.F.
Vues de quelques unes des installations de la S.A. Nobel frères
Plaquette réalisée à l’occasion du décès de Robert ANDRÉ
Recueil de discours prononcés par Robert ANDRÉ
La Tribune, édition de Saint-Étienne du 25 février 2016
Recueil de certaines publicités de la Société ANDRÉ parues dans l’Illustration
Wikipedia

Texte et photos tous droits réservés / MAI 2018


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